
L’incontournable western de Howard Hawks avec les personnages désormais célèbres de John T. Chance, Colorado, Feathers, Dude et Stumpy a bien failli ne jamais s’appeler
Rio Bravo puisque ce fût longtemps le titre de tournage de ce troisième volet de la trilogie "cavalerie" de John Ford. En effet le Rio Bravo et le Rio Grande ne sont en fait qu’une seule et même rivière, celle séparant le Mexique du Texas et dont le nom est différent que l’on se trouve d’un côté ou de l’autre de cette frontière naturelle. Anecdote amusante tout comme celle qui est à l’origine de ce western et qui peut aider à faire comprendre pourquoi la réussite artistique des deux précédents volets n’est cette fois-ci pas aussi complète.
En effet, obsédé par ses projets futurs, Ford tente d’amadouer le producteur Herbert J.Yates. Il souhaite l’amener à accepter cette entreprise hasardeuse qui lui tient à cœur, l’adaptation d’un récit de Maurice Walsh intitulé
The quiet man qui va donner cette merveilleuse comédie connue en France sous le titre de
L’homme tranquille. Quand il reçoit la commande de
Rio Grande, il donne son accord sans hésitation, assuré de faire des bénéfices avec ce film. En effet, le western est à cette époque le genre préféré des américains et se vend sans problèmes à travers le monde. Il espère par ce succès annoncé mettre le grand manitou de la Republic dans d’heureuses dispositions afin qu’il puisse le suivre les yeux fermés dans son "rêve irlandais". John Wayne accepte de l’aider en tournant pour seulement un quart du salaire qu’il aurait demandé pour un autre réalisateur. Ford se met donc au travail sans trop d’argent ni de temps, avec plaisir mais sans réelle conviction, ce qui peut expliquer la relative déception du spectateur après
La charge héroïque, cette somptueuse merveille.
Imprégné de la même ambiance chaleureuse, rude et humaine que ses prédécesseurs,
Rio Grande souffre d’un scénario un peu lâche pourtant inspiré du même James Warner Bellah, chroniqueur de la vie militaire sur les frontières du Sud des USA. Il ne s’agit pas d’une question d’intrigue puisque nous sommes prêts à nous embarquer le sourire aux lèvres pour une "flânerie militaire", mais là où le bat blesse c’est quand en 20 minutes de temps, Ford insère dans le cours du récit pas moins de trois chansons du groupe qu’il vient de découvrir "Sons of the pionner". Ce n’est pas qu’elles soient désagréables à écouter mais elles ont l’air d’être un peu plaquées là pour pallier un manque d’inspiration de Ford et du scénariste à ce moment du script. Il n’en est pas de même de la séquence regroupant Ben Johnson, Harry Carey Jr et Claude Jarman Jr, tous trois chantant sous leurs tentes avant de dormir, séquence magnifique par cette impression qu’on a à cet instant de surprendre les protagonistes hors plateau : une scène d’un naturel confondant qui prouve le bonheur qu’on du éprouver les acteurs sur le tournage, l’un de ses instants magiques que l’on doit au seul génie de Ford.
Génie de Ford qui est présent à de nombreuses autres reprises comme dans cette scène initiale, l’une des plus belles de sa filmographie, dans laquelle on voit la patrouille de retour au camp avec son contingent de soldats fourbus ou blessés. Rarement, nous avons ressenti avec autant de force et de compassion la douleur et l’épuisement qui suit une bataille dans cette séquence remarquablement filmée et photographiée, où la science du cadrage de Ford est toujours aussi perfectionniste. Dureté de la vie militaire que le cinéaste va ensuite se charger de prendre à contre-pied en dépeignant une atmosphère plus picaresque ou bon enfant pour que le spectateur de l’époque s’y retrouve. Les thèmes fordiens sont heureusement bien présents : le cinéaste exprime encore une fois avec sensibilité ses sentiments et ses croyances. Ce western raconte entre autre l’antagonisme que peut provoquer les choix à faire entre la famille et l’armée, la vie privée et le métier, l’amour et l’orgueil, en définitive le cœur et la tête. Evidemment, tout ceci finira en happy end alors que la fin initiale prévoyait la mutation à Londres du colonel pour indiscipline. La bravoure et l’héroïsme auront raison de toutes les rivalités et tout rentrera dans l’ordre. Un peu de sensiblerie mais relevée par toutes ces petites notations très émouvantes sur l‘amitié ou l’amour filial et qui passent la plupart du temps uniquement par les gestes et les regards : John Wayne s’était fait une spécialité de ce genre de scènes et il s’en donne à cœur joie sans cabotinage intempestif et pour notre plus grand plaisir.
Les autres acteurs qui composent cette galerie de soldats que dirige le Duke sont ceux que l’on a nommés "La compagnie du matériel roulant de Ford", à savoir en plus de Harry Carey Jr, Ben Johnson et Chill Wills, l’inénarrable Victor McLaglen dans le rôle du sergent "bourru au grand cœur". Le fils est interprété avec beaucoup de modestie et de sensibilité par le héros de
Jody et le faon, Claude Jarman Jr. Mais, ce film tient une grande place dans nos souvenirs pour avoir été le premier à réunir le couple Maureen O’Hara / John Wayne. En parfaite osmose, les deux acteurs forment un magnifique duo et Ford les fera tourner ensemble à trois autres reprises toujours avec le même bonheur.
En dehors d’un scénario moyennement bien écrit, parmi les autres points négatifs qui plombent un peu le film, nous ne pouvons que constater le manque de moyens évident dans ces longues scènes de batailles filmées en une nuit américaine grisâtre qui nous empêche d’être vraiment concerné. Ces scènes censées se dérouler en pleine nuit, respirent le soleil torride qui devait régner à ce moment là et nous n’y croyons qu’à moitié ! Le final qui voit la charge pour délivrer les femmes et les enfants paraît complètement bâclée : elle a été réglée en une seule journée et l’on sent très bien le manque flagrant de motivation du réalisateur.
Un Ford mineur mais qui va maintenant nous permettre de tordre le coup à ce cliché tenace d’un John Ford réactionnaire et raciste. Ce film, tout comme
La chevauché fantastique, a contribué pour beaucoup à cette réputation peu flatteuse. Bêtises ! A aucun moment dans le film qui nous concerne, nous voyons un indien sanguinaire ou grimaçant. De plus certains indiens font partie du régiment du colonel Yorke. Le raid final n’est pas lancé par esprit de vengeance mais pour délivrer femmes et enfants qu’une tribu de pillards indiens avait enlevés. En 1968, lors de sa reprise sur les écrans français, Bertrand Tavernier annonce : "Film raciste a-t-on dit, appliquant un peu hâtivement un jugement moral sur un état de fait historique. Cela étonnera quelques journalistes français mais il y eut aussi des indiens pillards et cruels. Montrer cela n’est pas faire œuvre de raciste." D’autre part John Ford est très clair et sincère sur le sujet, lui qui a été fait membre d’honneur de la tribu des Navajo : "Les Indiens ont toujours été près de mon cœur. Il est vrai que dans les westerns on ne leur a pas toujours rendu justice mais il ne faut pas généraliser. L’Indien n’aime pas l’homme blanc et il n’est pas diplomate. Nous étions ennemis et nous nous combattions. Ces combats sont la base même de l’histoire du far West. Il y a toujours eu entre eux et nous des préjugés et des malentendus et il y en aura toujours." Si dans le cours de
Rio Grande, nous assistons à tant d’indiens décimés lors des différents combats, c’était dans un but purement prosaïque. La famine menaçant la tribu des Navajo, Ford se penche lui-même sur le scénario afin d’augmenter le nombre de scènes où ils devaient apparaître : plus on massacrait d’indiens, plus ceux-ci pouvaient comptabiliser de jours de tournage et être ainsi mieux payés. Il nous semblait utile de faire le point sur ces attaques injustifiées avant d’en terminer.
Même si ce film clôt la trilogie consacrée à la cavalerie, il retrouvera les "tuniques bleues" à la fin de la décennie suivante à travers deux films : l’intéressant mais à moitié réussie
Le sergent noir et le très sympathique
Les cavaliers dans lequel officie de nouveau John Wayne.